ثقافة Noureddine Bouarrouj, entre histoire et mémoire, ou les pages obscures de l'histoire contemporaine du communisme tunisien Par Abdelhamid Larguèche, historien
Par Abdelhamid Larguèche, historien
Cet article de synthèse rassemble quatre sources qui, chacune à sa manière, éclairent l'itinéraire de Noureddine Bouarrouj et l'histoire enfouie du communisme tunisien : l'hommage que j'ai publié à l'occasion du trente-quatrième anniversaire de sa mort, ma lecture critique du compte rendu que l’historien Béchir Yazidi a consacré à un livre déjà publié en 2025 par Hédi Dhoukar sur Noureddine Bouarrouj et fondé sur ses témoignages, le livre plus récent (en cours d’édition) que le même auteur, Hédi Dhoukar a consacré à N.Bouarrouj, « Noureddine Bouarrouj, Pensées sur son temps », et le témoignage direct laissé par Ali Mtimet, l'un de ses plus proches compagnons de route.
Confronter ces quatre voix, la mémoire militante, la pensée du témoin, l'exigence critique de l'historien et le récit d'un acteur, n'a pas pour but de trancher entre elles, mais de mesurer ce qu'elles s'apprennent mutuellement, et ce qu'elles obligent à reconnaître : que l'histoire du Parti communiste tunisien comporte des pages restées obscures, moins par manque de sources que par choix de les taire.
I. Un fils de Bab Saadoun entre Néo-Destour et communisme
Noureddine Bouarrouj naît dans le quartier de Bab Saadoun, fils d'un imam, petit notable immergé dans le milieu populaire. C'est de ce père qu'il reçoit, très tôt, la matrice du mouvement national : les événements du Jellaz lui sont transmis comme un récit fondateur, ceux du 9 avril 1938 sont vécus directement, à l'âge de dix ans.
Ses études au collège Sadiki le font ensuite graviter dans l'univers des notables tunisois, avant que son engagement au sein de la jeunesse néo-destourienne ne le rapproche des figures qui domineront la scène politique tunisienne, au premier rang desquelles Bourguiba, Farhat Hached et le jeune Ahmed Ben Salah.
C'est à Paris, où il poursuit ses études supérieures, qu'il observe la lutte sourde entre une aile destourienne tournée vers la prise du pouvoir et une autre portée par l'attente de réformes réelles. N'ayant pas d'ambition politique personnelle et constatant la vanité de ses efforts pour faire prévaloir l'aile populaire du Néo-Destour, Bouarrouj se tourne vers le communisme, seule autre plateforme de lutte alors disponible.
Le paradoxe est immédiat : la direction du parti se montre elle-même hostile à sa position indépendantiste, subordonnant la libération nationale à la victoire, jugée inéluctable, d'une révolution communiste mondiale.
De cette contradiction naît un homme qui ne sera jamais tout à fait un matérialiste au sens marxiste classique du terme. Bouarrouj se définissait comme un idéaliste musulman, épris d'une société juste et fraternelle, pour qui la sociologie comptait autant que l'économie dans la compréhension des sociétés colonisées.
Le trait est resté célèbre parmi ses proches : ses études scientifiques l'avaient conduit à se spécialiser en phytosociologie, la sociologie des plantes. Qu'y a-t-il de plus enraciné qu'une plante ? La formule, qu'il aimait à répéter, résume assez bien un homme pour qui aucune pensée politique ne valait si elle n'était d'abord enracinée dans la réalité tunisienne.
II. Le groupe de Tunis et l'inflexion nationale du parti
Autour de Bouarrouj se constitue ce que ses camarades appelaient le « groupe de Tunis », parfois désigné « groupe de Kléber » du nom de la rue où il se réunissait. Le témoignage d'Ali Mtimet en fixe la composition : Taoufik Baccar, Salah Guermadi, Habib Attia, Hamadi Ben Rachid, Bechir El Fani et Ali Mtimet lui-même, rejoints plus tard par Sahbi Denguezli, Bechir Ben Brahim, Jamil Hayder et Mondher Belhaj Ali.
Ce cercle anime de nombreuses rencontres avec les intellectuels et artistes tunisiens de l'époque, et fonde, dans son sillage, le Syndicat de l'enseignement supérieur, aux côtés de Taïeb Baccouche, Salah Hamzaoui et Mehdi Abdeljaoued.
La contribution la plus décisive de ce groupe touche à la question nationale elle-même. Lors du sixième congrès du PCT, le parti procède à une autocritique de sa position antérieure à l'égard du mouvement national : Bouarrouj y joue, aux côtés de Taoufik Baccar, Salah Garmadi et Habib El Amri, un rôle que Mtimet qualifie de primordial.
Le septième congrès prolonge cette inflexion : le groupe de Tunis s'y rapproche de personnalités destouriennes de gauche comme le docteur Slimane Ben Slimane, avec lequel il fonde un Comité pour la paix au Vietnam, puis des réformateurs autour d'Ahmed Ben Salah, dont il défendra un soutien critique aux réformes de structures des années 1960.
Cette même ligne unitaire conduira le groupe, le 26 janvier 1978, à soutenir la légitimité de la direction de l'UGTT face à une lecture plus sectaire du conflit syndical, deux communiqués distincts venant alors sanctionner la division interne du parti.
Ali Mtimet rappelle à ce propos, non sans amertume, que cette méfiance envers la centrale syndicale n'était pas nouvelle : elle remontait à la création même de l'UGTT en 1946, quand la direction du parti d'alors, sous la plume de Maurice Nizard, avait qualifié l'action de Farhat Hached de facteur de division de la classe ouvrière, une lecture répétée l'année suivante à l'occasion des événements tragiques du 7 août 1947.
III. 1981 : la rupture et l'occasion manquée de la réunification
C'est en 1981 que se noue, selon les trois sources concordantes, le nœud véritable de cette histoire. Le huitième congrès du PCT, qu'Ali Mtimet décrit comme un coup de force « concocté dans les arcanes du palais » et autorisé par le ministère de l'intérieur de l'époque, se réunit en dehors de toute légalité interne et rompt brutalement les discussions d'unification alors en cours. Il substitue à la légalité collective issue du septième congrès la décision d'un cercle restreint, mettant fin, pour plusieurs années, aux espoirs de réunification des communistes tunisiens.
Ce que le témoignage de Mtimet ajoute, et que l'on trouve rarement documenté ailleurs, c'est le détail concret de ces tentatives de réunification. Une première négociation avait réuni, pour le groupe de Tunis, Ali Mtimet face à Salah Hajji et Houcine Tlili ; parallèlement, Bechir El Fani et Mondher Belhaj Ali, en accord avec Taoufik Baccar, avaient engagé le dialogue avec Abdelhamid Ben Mustapha. Le huitième congrès interrompt tout.
Il faudra attendre quatre années, et le retour de Noureddine Bouarrouj après une quinzaine d'années d'exil, pour que les discussions reprennent, désormais pilotées par Bouarrouj et Mtimet d'un côté, par Abdelhamid Ben Mustapha et moi-même de l'autre.
Ces pourparlers échoueront à nouveau, cette fois du fait des engagements que l'autre partie avait noués avec le nouveau pouvoir en place. Ce fut, selon le témoignage de Mtimet, la dernière fois que le groupe de Tunis discuta d'unification avec l'autre fraction du communisme tunisien.
Il faut se garder ici, comme je l'ai souligné en réponse au compte rendu de Béchir Yazidi, de transformer cette rupture en un simple certificat de vérité historique donné rétrospectivement à Bouarrouj.
Que le huitième congrès ait été organisationnellement et politiquement contestable ne dispense pas d'étudier les positions en présence, leurs fondements et leurs conséquences réelles. C'est seulement à cette condition que l'on peut mesurer la portée véritable du courant dit du « septième congrès » auquel Bouarrouj donnera son nom après 1981.
IV. Une pensée singulière : modernité critique et dialogue islam-marxisme
C'est dans les entretiens recueillis par Hédi Dhoukar que cette pensée, longtemps confinée à la mémoire orale de ses proches, se déploie le plus largement. Bouarrouj y développe une réflexion sur la modernité qui refuse de la traiter comme un modèle occidental à rattraper : elle est pour lui un processus que chaque société doit s'approprier à partir de ses propres attentes, entre le mimétisme des élites modernisatrices et le repli conservateur qui invoque des valeurs anciennes pour se dispenser de tout changement réel.
La même exigence traverse sa lecture du rapport entre islam et marxisme. Contre une critique marxiste qu'il jugeait fondée sur une connaissance superficielle des sources islamiques, il insistait sur la nécessité d'aborder l'islam à partir de sa propre histoire.
Dans son dialogue avec l'itinéraire de Roger Garaudy, il retenait l'idée que l'islam refuse de séparer le savoir de la sagesse, la foi de l'engagement politique. Sa lecture du rapport entre religion et pouvoir dans le monde arabo-musulman doit également beaucoup à Ibn Khaldoun et à sa thèse selon laquelle l'islam s'est mis au service de l'açabiyya arabe : il en tirait un rapprochement inattendu entre la sécularisation kémaliste et le rigorisme wahhabite, deux réponses opposées à une même ambition de reconstituer la force d'un peuple à partir de ses propres ressources.
Il portait un regard tout aussi critique sur les tentatives savantes de relire l'islam à la lumière des sciences modernes, comme celle de Mohamed Arkoun, qu'il jugeait pertinentes dans leur principe mais coupées de la société islamique réelle.
Le geste le plus révélateur de cette rigueur intervient dans ses derniers mois. Rattrapé par la maladie, il éprouve le besoin de dicter, depuis son lit d'hôpital, un bilan critique de l'effondrement de l'Union soviétique, acté en décembre 1991. Ce texte, produit en quelques jours sans autre appui que sa mémoire, ne cherche ni à réhabiliter ni à justifier l'expérience soviétique, mais à comprendre son échec à penser correctement les rapports entre le Nord et le Sud, entre l'Occident et l'Orient.
V. Pourquoi le PCT n'a pas de mémoire collective
Le fil qui relie ces épisodes est celui d'une gestion du parti centrée sur une personne et sur un appareil. Sous une direction de plus en plus personnalisée, la discipline a remplacé le débat, et le centralisme démocratique, qui aurait dû demeurer un instrument de discussion, s'est transformé en mécanisme de sélection. Bouarrouj fut le premier sacrifié de cette logique, mais non le seul : autour de lui, Salah Guermadi, Taoufik Baccar et d'autres militants refusant de confondre unité et unanimisme s'éloignèrent ou furent marginalisés, notamment à l'approche du congrès dit des « novateurs » de 1993.
Ce que confirment, indépendamment l'une de l'autre, deux de ces sources, mon propre article et le témoignage d'Ali Mtimet, c'est la persistance de ce silence jusqu'à aujourd'hui : certains anciens dirigeants restent irrités par la seule évocation des noms de Noureddine Bouarrouj, Ali Mtimet ou Bechir El Fani, comme si leur rôle dans l'édification du parti, y compris dans les moments les plus difficiles de la clandestinité, devait rester tu.
Un parti qui ne transmet de son passé que le nom de ses dirigeants et le récit de ses ruptures n'a pas de mémoire collective : il a une mémoire de gestion, entretenue par ceux qui ont tenu l'appareil, et une mémoire militante, maintenue en marge par ceux qui en ont été écartés.
VI. De la mémoire à l'histoire : les limites d'un témoignage
Reconnaître cette injustice ne dispense pourtant pas de la rigueur critique que j'ai voulu opposer, dans ma réponse à Béchir Yazidi, à toute tentation de faire du témoignage une photographie intacte du passé.
Un témoignage tardif est une reconstruction : l'homme qui parle au début des années 1990 n'est plus exactement le militant de 1956 ou de 1963, et la mémoire, entre ces deux moments, sélectionne, réordonne, donne un sens rétrospectif à des événements qui n'avaient pas nécessairement, sur le moment, celui qu'on leur prête ensuite.
Trois niveaux doivent donc rester distincts : ce que Bouarrouj dit de lui-même, ce que ses contemporains, comme Ali Mtimet, disent de lui, et ce que les archives permettent d'établir sur son rôle réel dans l'histoire du mouvement communiste tunisien. Ces niveaux peuvent se rejoindre. Ils peuvent aussi diverger, et c'est précisément dans cet écart que se construit l'histoire.
Dire que Bouarrouj fut un intellectuel communiste original, au parcours singulier, est une chose. Dire qu'il fut un grand théoricien marxiste tunisien en est une autre, qui exige une démonstration fondée sur ses textes, leur diffusion et leur réception, et non sur le seul fait de sa marginalisation.
Le risque, à l'inverse de l'oubli qu'a organisé le récit officiel du parti, serait de faire aujourd'hui de Bouarrouj une figure isolée et de transformer l'histoire du PCT en simple arrière-plan de son itinéraire personnel.
Il faudrait alors sauver sa mémoire de deux oublis symétriques : l'oubli du parti, qui a longtemps réduit son rôle à celui d'un dissident marginal, et l'oubli de la légende, qui consisterait à faire de sa seule marginalisation la preuve d'une supériorité théorique.
Entre ces deux excès se situe le véritable travail de l'historien, celui qui replace Bouarrouj dans une génération, celle de Taoufik Baccar, Salah Garmadi, Bechir El Fani, Habib Attia, Ali Mtimet et Abdelhamid Ben Mustapha, plutôt que d'en faire un héros solitaire.
Conclusion : des pages obscures à une histoire plurielle
Ces quatre sources, l'hommage, la critique, le livre-témoignage et le récit d'un compagnon de route, convergent finalement vers une même exigence : celle d'une histoire du communisme tunisien qui ne soit ni celle de Harmel contre Bouarrouj, ni celle de Bouarrouj contre Harmel, mais celle des débats réels qui ont traversé le mouvement, sur la question nationale, sur l'autonomie interne, sur les rapports avec Bourguiba, sur le syndicalisme, sur l'Union soviétique, sur le rapport entre marxisme et islam.
C'est cette histoire-là, faite de congrès contestés, de négociations avortées et de textes restés dans l'ombre, qui reste à écrire, non à partir d'une mémoire unique, mais à partir de mémoires plurielles confrontées aux archives et aux témoignages disponibles.
Rendre justice à Noureddine Bouarrouj, à la lumière de ce que ses camarades, son biographe et sa propre parole permettent aujourd'hui de reconstituer, ce n'est donc ni l'ériger en icône ni le réduire à un dissident parmi d'autres.
C'est accepter de soumettre sa mémoire, comme celle de tous les acteurs de cette histoire, à l'exigence commune de l'histoire et du débat : la seule manière, au fond, de sortir de l'ombre les pages que la gestion centralisée du parti a longtemps préféré taire.